Lettre à mon métier d’éduc : je t’aime mais je veux te quitter !

Toi, mon métier d’éducatrice spécialisée,

Durant de nombreuses années, je t’ai voué une admiration sans doute et sans faille. Tu as été le centre de toute mon intention, je t’ai aimé, chéri et je t’ai consacré ma vie avec passion.

Tu as probablement du t’apercevoir que, depuis quelques temps, les choses ont changé. Je ne suis plus tout à fait la même, et toi non plus. Alors, je crois que j’ai deux trois mots à te dire !

Toutes ces années passées ensemble, te souviens-tu, au début, quand je croyais naïvement que tous les deux on pourrait sauver le monde ? 

Main dans la main, nous nous sommes investis, au delà de nous-mêmes, au service de la protection des enfants. Et je crois que nous avons fait cela avec force et brio, avec toute notre âme, et nos tripes.

Tu sais au départ, moi, je voulais être kiné. Le soin aux autres toussa toussa … Il faut croire que tu faisais partie de moi depuis toujours ! Ce goût pour l’humain, cette sensibilité, la « fibre » comme on dit dans le métier, c’était là, à l’intérieur, et ça ne demandait qu’à grandir et à émerger !

Alors quand j’ai fait ta connaissance, j’ai su que c ‘était toi, ma vocation. Tu as été ma raison de vivre. D’abord, à l’école d’éduc, quand je te découvrais. Te souviens-tu des nuits passées dans les bouquins ? Le mémoire, les écrits, nos premiers pas sur le terrain ?

Et puis, nos premières prises en charge, notre premier poste, nos premières soirées, nos premiers week-end … Te souviens-tu de toutes ces heures sup’ que je n’ai pas compté ? De tout ce temps que je t’ai donné ?

Toi et moi, ensemble, au service de la relation d’aide. Au service de l’Autre, au service de la société. Notre combat pour l’intégrité, pour la dignité, pour le respect des valeurs auxquelles nous croyions, pour la justice, pour l’Avenir.

Toi et moi non avons vécu de belles choses ensemble, nous avons accompli de beaux projets. Et pourtant, on ne peut pas dire que tu sois une grande source de reconnaissance ! Mais ce n’était pas grave, moi je m’en fichais, après tout, ce n’était pas pour ça que je t’avais choisi.

Moi je me souviens, des sourires des enfants, mais je me souviens aussi de leurs larmes et de leur souffrance. Je me souviens aussi des familles que nous avons accompagné ensemble. Peut-être pas toutes, c’est vrai, car elles sont nombreuses. Mais elles, elles se souviennent de nous, parce-que, par notre passage, nous avons marqué leur vie.

Dans les moments les plus difficiles, où les émotions se sont souvent mêlées avec la fatigue et la peur de mal faire, jamais je n’ai douté de toi. Tu étais mon socle, mon pilier, et je te faisais confiance. C’est en ton nom que j’ai fais des choix et que j’ai pris des décisions, aussi difficiles soient-elles. Toi et moi, nous savons très bien de quoi je parle.

Aujourd’hui, je perds peu à peu foi en toi et la flamme qui autrefois te faisais briller dans mes yeux, a disparu. Tu m’as vidée, épuisée, tu m’as volé toute mon énergie.

Je crois que nos valeurs ne sont plus communes. Mes croyances ne peuvent plus être en harmonie avec toi. Tu ne me donnes plus les moyens de faire ce que je croyais bon.

Tu m’en demandes plus, comme si tout ce que j’investissais déjà pour toi n’était pas suffisant ! Tu m’en demandes plus, toujours plus, mais toi, tu donnes de moins en moins … Comment peut-on continuer dans ses conditions ?

Cela me rend triste et me met en colère …

Tu vois aujourd’hui, toi et moi, on est plus raccord. Je crois même qu’on a plus grand chose à se dire. Quand je te parle, tu ne m’écoutes pas. La seule chose que tu trouves à me répondre quand je t’exprime mon mal-être, mon sentiment d’impuissance et d’incompétence, c’est que je dois continuer à faire au mieux, et que toi, tu n’as pas l’intention de changer, que c’est comme ça, et que ce sera même pire dans l’avenir.

Tu dis qu’il faut trouver la bonne distance, que c’est moi qui m’implique trop, que je suis trop sensible, que j’en fais sûrement trop, que c’est moi le problème … Mais tu vois, je suis comme ça, je ne peux pas renoncer à la professionnelle que je suis, je ne peux pas renoncer aux valeurs qui m’ont autrefois conduite jusqu’à toi.

Il y a un moment où j’ai cru qu’on pourrait continuer tous les deux, qu’il fallait persévérer, que toi et moi, c’était juste une mauvaise passe, et que ça s’arrangerait. Mais en fait, il n’y a plus que moi qui ai envie de recoller les morceaux !

Peut-être qu’il est temps de céder ma place à quelqu’un d’autre, quelqu’un de neuf, que tu n’as pas encore épuisé, quelqu’un qui a encore de l’espoir et de l’envie pour toi.

Tu vois, je t’aime, mais je veux te quitter.

Separator image Publié dans Mood.

2 Commentaires

Ajoutez les vôtres

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.